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Épidémie d’Ebola en RDC : lorsque la rigueur du protocole rencontre la réalité du terrain

Confiance communautaire, adhésion aux soins et adaptation des stratégies de riposte : le regard du chercheur Poteau Kambale

Alors que la République démocratique du Congo fait face à une nouvelle flambée d’Ebola, l’ampleur de la situation soulève des interrogations qui dépassent la seule disponibilité des moyens médicaux. Au-delà de la surveillance épidémiologique, du diagnostic, de l’isolement et de la prise en charge des patients, une question fondamentale demeure : dans quelle mesure les protocoles de riposte sont-ils adaptés aux réalités sociales et communautaires des populations auxquelles ils sont destinés ?

C’est dans cette perspective que le chercheur et doctorant Poteau Kambale Katsuva, technicien anesthésiste-réanimateur et chercheur en pratiques innovantes d’anesthésie-réanimation en milieu rural, invite à porter un regard critique sur certains mécanismes de la réponse à l’épidémie.

Son interrogation ne remet pas en cause les fondements scientifiques de la lutte contre Ebola. Elle pose plutôt une question d’interface entre science, système de santé et communauté : un protocole peut-il être scientifiquement robuste tout en produisant, dans certaines circonstances, une adhésion insuffisante sur le terrain ?

Des chiffres qui imposent une réflexion sur la riposte

Selon le bilan arrêté au 21 août 2026, les données rapportées faisaient état de 5 514 cas confirmés et 2 642 décès dans 57 zones de santé.

Au-delà de leur dimension statistique, ces chiffres interrogent la capacité du système de santé à contenir rapidement la transmission et à assurer une prise en charge suffisamment précoce et efficace des personnes affectées.

Dans une épidémie à forte létalité comme Ebola, la rapidité de la détection, l’orientation des patients, l’isolement, la prévention et le contrôle des infections, la surveillance des contacts ainsi que l’accès aux soins constituent des éléments essentiels.

Mais pour Poteau Kambale, l’efficacité de ces interventions ne dépend pas uniquement de leur validité scientifique.

Elle dépend également de la manière dont elles sont perçues, comprises et acceptées par les communautés.

Une scène qui pose la question de la confiance

Cette réflexion trouve notamment son illustration dans une vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux et présentée comme ayant été enregistrée à Butembo, au Nord-Kivu.

On y voit une mère tenter de s’opposer au départ d’un véhicule sanitaire transportant son enfant, présenté dans la vidéo comme suspect d’une infection à Ebola.

La réaction de cette mère peut naturellement être interprétée comme une opposition à une mesure sanitaire. Mais une lecture exclusivement institutionnelle de la scène risque de passer à côté d’un élément déterminant : la dimension humaine et émotionnelle du refus.

Lorsqu’un parent voit son enfant être emmené vers une structure d’isolement, plusieurs facteurs peuvent intervenir simultanément : peur de la maladie, incompréhension de la situation clinique, crainte de perdre son enfant, expériences antérieures avec le système de santé, rumeurs circulant dans la communauté ou encore absence de confiance envers les équipes de riposte.

La question devient alors moins celle de savoir pourquoi une mère « refuse le protocole » que celle de comprendre pourquoi le protocole n’a pas réussi, dans cette situation précise, à obtenir son adhésion.

C’est là que se situe une partie essentielle de la réflexion proposée par Poteau Kambale.

Le consentement et l’urgence épidémique : un équilibre complexe

Les épidémies imposent parfois des mesures exceptionnelles destinées à protéger non seulement l’individu malade, mais également son entourage et l’ensemble de la communauté.

L’isolement d’une personne suspecte ou confirmée, par exemple, peut être nécessaire pour limiter la transmission.

Cependant, la nécessité d’une mesure de santé publique ne signifie pas nécessairement que son acceptation sociale est automatique.

Entre l’obligation sanitaire et l’adhésion communautaire, il existe un espace qui doit être occupé par la communication, l’explication, l’écoute et la médiation.

Pour le chercheur, cette dimension mérite une attention particulière.

« À sa place, avec son niveau d’instruction et dans les mêmes circonstances, combien d’entre nous auraient réellement agi différemment ? »

Cette interrogation invite à dépasser une lecture culpabilisante des comportements communautaires.

Une population qui résiste à une intervention sanitaire n’est pas nécessairement une population « contre la science ». Elle peut aussi être une population qui ne comprend pas suffisamment l’intervention, ne fait pas confiance à ceux qui la mettent en œuvre ou ne perçoit pas clairement le bénéfice de la mesure proposée.

Quand un protocole doit rencontrer son contexte

Les protocoles sanitaires constituent des instruments essentiels de standardisation des pratiques. Ils permettent de réduire la variabilité des interventions, d’améliorer la sécurité des patients et des professionnels et de garantir une réponse fondée sur les données scientifiques disponibles.

Cependant, leur application dans des contextes différents nécessite parfois une réflexion sur leur adaptabilité opérationnelle.

La RDC présente des réalités particulières : mobilité des populations, zones d’insécurité, fragilité de certaines infrastructures sanitaires, contraintes économiques, diversité linguistique et culturelle, circulation rapide des rumeurs et expériences parfois difficiles avec les institutions.

Dans un tel environnement, appliquer une stratégie élaborée à partir de standards internationaux nécessite également de réfléchir à son appropriation locale.

Il ne s’agit pas de remplacer la science par les pratiques communautaires.

Il s’agit plutôt de créer une articulation entre les deux.

Un protocole efficace doit donc être suffisamment rigoureux pour préserver les standards scientifiques, mais suffisamment adaptable pour tenir compte du contexte dans lequel il est appliqué.

La confiance comme déterminant de l’efficacité sanitaire

La question de la confiance n’est pas secondaire dans une intervention épidémiologique.

Lorsqu’une communauté fait confiance aux équipes de santé, elle est davantage susceptible de signaler précocement les cas suspects, d’accepter les prélèvements, de faciliter la recherche des contacts, de respecter les mesures de prévention et d’orienter rapidement les malades vers les structures appropriées.

À l’inverse, lorsque la confiance est fragilisée, les mêmes interventions peuvent être perçues comme une menace plutôt que comme une protection.

Les rumeurs, les expériences négatives, les incompréhensions et les témoignages de patients ou de familles concernant la qualité des soins peuvent alors contribuer à alimenter cette défiance.

Certains témoignages évoquent également des difficultés concernant le transport sanitaire, l’attitude de certains intervenants ou encore la qualité de la prise en charge. Ces éléments, lorsqu’ils sont rapportés, nécessitent naturellement d’être documentés et vérifiés avant toute conclusion.

Mais ils soulèvent néanmoins une question importante pour la recherche en santé publique : comment les expériences individuelles influencent-elles la perception collective d’une intervention sanitaire ?

De la communauté bénéficiaire à la communauté partenaire

Pour Poteau Kambale, l’une des pistes consiste à renforcer le rôle des communautés dans la conception et la mise en œuvre des interventions.

Les familles, les leaders communautaires, les responsables religieux, les associations locales, les professionnels de santé communautaire et les autres acteurs de proximité peuvent constituer des relais essentiels.

Leur implication pourrait notamment contribuer à :

  • améliorer la compréhension des mesures d’isolement et de prise en charge ;
  • renforcer la communication entre les familles et les équipes médicales ;
  • faciliter la médiation lors des situations conflictuelles ;
  • réduire les rumeurs et les informations contradictoires ;
  • préserver la dignité des patients et de leurs proches ;
  • favoriser une meilleure adhésion aux interventions de santé publique.

Cette approche rejoint une idée fondamentale en santé publique : une intervention destinée à une communauté a davantage de chances d’être efficace lorsque cette communauté participe à sa compréhension et à son appropriation.

Réévaluer ne signifie pas abandonner la science

La proposition de Poteau Kambale ne consiste pas à remettre en question les principes scientifiques de la riposte contre Ebola.

Elle invite plutôt à considérer le protocole comme un outil évolutif, susceptible d’être évalué à partir des résultats obtenus et des réalités observées sur le terrain.

Dans cette perspective, l’évaluation ne devrait pas uniquement porter sur les indicateurs épidémiologiques classiques.

Elle pourrait également intégrer des dimensions telles que :

l’acceptabilité des interventions, la confiance des populations, l’expérience des familles, la qualité de la communication, la perception des soins et les obstacles socioculturels à l’accès aux services.

Ces dimensions peuvent fournir des informations précieuses pour améliorer continuellement les stratégies de riposte.

Une question pour la recherche scientifique

L’épidémie d’Ebola en RDC constitue ainsi non seulement un défi clinique et épidémiologique, mais également un important champ d’étude pour la recherche en santé publique.

Une question mérite particulièrement d’être approfondie :

Dans quelle mesure la confiance communautaire et l’acceptabilité des interventions influencent-elles l’efficacité des protocoles de riposte contre Ebola dans les contextes à ressources limitées ?

Répondre scientifiquement à cette question nécessiterait des études rigoureuses, associant données épidémiologiques, enquêtes auprès des populations, entretiens avec les familles et les professionnels de santé, ainsi qu’une analyse des expériences vécues dans les zones affectées.

Car derrière chaque statistique épidémiologique se trouve une réalité humaine.

Et derrière chaque protocole se trouve une communauté appelée à le comprendre, à l’accepter et à y participer.

La science doit protéger. La recherche doit questionner. La communauté doit être entendue.

Pour Poteau Kambale Katsuva, la rigueur scientifique ne devrait donc jamais être confondue avec la rigidité institutionnelle.

« On ne protège durablement une population contre une épidémie ni contre son gré, ni sans elle. »

Cette réflexion ouvre un débat plus large sur l’avenir des réponses épidémiques en RDC : comment construire des protocoles qui soient à la fois scientifiquement solides, opérationnellement efficaces et socialement acceptables ?

C’est précisément à l’intersection de ces trois dimensions — science, innovation et réalité du terrain — que la recherche peut contribuer à transformer durablement les systèmes de santé.


À propos du chercheur

Poteau Kambale Katsuva est technicien anesthésiste-réanimateur en République démocratique du Congo, chercheur dans le domaine des pratiques innovantes d’anesthésie-réanimation appliquées aux contextes ruraux et doctorant à Rudolph Kwanue University, au Liberia. Il est également représentant au Nord-Kivu de la Société des Techniciens Anesthésistes-Réanimateurs de la RDC (STARDC).

Profil scientifique : ORCID 0009-0000-0416-5951.

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