La dépendance scientifique de l’Afrique : un frein invisible au développement ?

L’Afrique dispose de chercheurs, d’universités et d’un potentiel considérable d’innovation. Pourtant, une grande partie de ses connaissances, de ses technologies et de ses solutions scientifiques dépend encore de ressources, d’expertises et de financements venus de l’extérieur. Une situation qui soulève une question fondamentale : peut-on réellement construire un développement durable sans souveraineté scientifique ?
Lorsqu’on parle du développement de l’Afrique, les discussions portent souvent sur les infrastructures, l’accès à l’électricité, l’industrialisation, l’emploi, la gouvernance ou encore les investissements étrangers.
Un facteur pourtant moins visible joue un rôle déterminant : la capacité d’un continent à produire lui-même les connaissances dont il a besoin pour résoudre ses problèmes.
La science ne constitue pas seulement un secteur parmi d’autres. Elle influence la santé, l’agriculture, l’industrie, l’environnement, l’énergie, les technologies, l’éducation et même les politiques publiques.
Pourtant, dans de nombreux domaines, les pays africains restent fortement dépendants de financements extérieurs, d’équipements importés, de technologies développées ailleurs et de collaborations internationales dans lesquelles les capacités locales ne sont pas toujours placées au centre.
Cette situation pose une question stratégique :
un continent peut-il être véritablement autonome dans son développement s’il reste dépendant pour produire, analyser et utiliser les connaissances nécessaires à ce développement ?
Une dépendance qui ne se voit pas toujours
La dépendance scientifique ne signifie pas que l’Afrique ne possède pas de scientifiques compétents.
Bien au contraire.
Le continent compte des chercheurs, des médecins, des ingénieurs, des biologistes, des statisticiens, des informaticiens et des enseignants-chercheurs capables de produire des connaissances de haut niveau.
Le problème se situe davantage au niveau de l’écosystème scientifique.
Un chercheur peut être parfaitement formé et pourtant travailler dans un environnement où les équipements sont insuffisants, les financements limités, les bases de données difficiles d’accès, les laboratoires sous-équipés ou les possibilités de publication restreintes.
La dépendance devient alors structurelle.
Elle peut prendre plusieurs formes : dépendance financière, technologique, institutionnelle, documentaire ou même intellectuelle.
Qui finance la recherche détermine aussi, en partie, ce qui est étudié
La recherche scientifique nécessite des ressources.
Il faut financer les laboratoires, les équipements, les enquêtes de terrain, les analyses biologiques, les logiciels, les déplacements, les assistants de recherche et la publication des résultats.
Dans de nombreux contextes africains, les financements nationaux consacrés à la recherche restent insuffisants.
Les chercheurs doivent alors se tourner vers des bailleurs internationaux, des fondations, des agences de coopération ou des institutions étrangères.
Ces partenariats peuvent être extrêmement utiles. Ils permettent de financer des projets qui n’auraient parfois pas pu voir le jour autrement.
Mais une question mérite d’être posée :
qui définit les priorités lorsque la majorité des ressources provient de l’extérieur ?
Le risque n’est pas nécessairement que les partenaires imposent directement leurs agendas. Il peut être plus subtil.
Les chercheurs peuvent naturellement orienter leurs projets vers les thématiques pour lesquelles des financements sont disponibles.
À long terme, certaines problématiques importantes pour les communautés locales peuvent ainsi être moins étudiées parce qu’elles sont moins attractives pour les mécanismes internationaux de financement.
Dépendance technologique : utiliser sans toujours pouvoir produire
La science moderne dépend fortement de la technologie.
Microscopes, séquenceurs génétiques, équipements d’imagerie, logiciels spécialisés, serveurs informatiques, instruments de laboratoire, systèmes de surveillance épidémiologique ou outils d’intelligence artificielle : une grande partie de ces technologies est produite en dehors du continent.
L’Afrique devient alors principalement utilisatrice de technologies qu’elle ne maîtrise pas nécessairement sur toute leur chaîne de production.
Cette situation a plusieurs conséquences.
Le coût des équipements et de leur maintenance peut être élevé. Certaines pièces de rechange sont difficiles à obtenir. Les logiciels peuvent être soumis à des licences coûteuses. Et lorsqu’une technologie devient obsolète, son remplacement dépend souvent de nouvelles importations.
La question de la souveraineté scientifique rejoint donc celle de la souveraineté technologique.
Un continent qui ne développe pas ses propres capacités technologiques risque de rester dépendant des innovations produites ailleurs.
Produire des données, mais parfois perdre le contrôle de la connaissance
Les données constituent aujourd’hui une ressource scientifique majeure.
Dans la santé, l’agriculture, l’environnement ou l’économie, elles permettent de comprendre les réalités locales et de prendre de meilleures décisions.
Mais produire des données ne signifie pas automatiquement contrôler les connaissances qui en résultent.
Dans certains projets de recherche menés en Afrique, des données sont collectées localement tandis que l’analyse, la gestion des bases de données, le financement ou la publication finale sont fortement dépendants d’institutions situées à l’étranger.
Cela peut créer un déséquilibre.
Les populations africaines peuvent ainsi participer à la production de données sur leurs propres réalités sans toujours disposer des mêmes capacités pour analyser, valoriser et transformer ces données en innovations ou en politiques publiques.
La souveraineté scientifique suppose donc également une capacité à contrôler la chaîne de la connaissance : de la collecte des données jusqu’à leur analyse, leur publication et leur utilisation.
Publier dans les grandes revues ne suffit pas
La production scientifique africaine est également confrontée à une autre difficulté : la visibilité.
Les chercheurs sont encouragés à publier dans des revues reconnues internationalement, ce qui est important pour la diffusion des connaissances et la reconnaissance scientifique.
Mais les coûts de publication, l’accès aux bases de données et les exigences éditoriales peuvent constituer des obstacles pour certaines institutions africaines.
Par ailleurs, une recherche peut être produite en Afrique sans que les résultats soient suffisamment accessibles aux décideurs, aux professionnels et aux communautés locales.
Le problème n’est donc pas uniquement :
« Combien d’articles scientifiques l’Afrique produit-elle ? »
Il faut également demander :
« Ces connaissances sont-elles utilisées pour résoudre les problèmes africains ? »
Une recherche qui reste enfermée dans une revue scientifique, sans traduction en politiques publiques, en innovations ou en pratiques professionnelles, a une portée limitée.
Le phénomène de la fuite des cerveaux
La dépendance scientifique est également liée à la mobilité des chercheurs.
De nombreux scientifiques africains poursuivent leur formation ou leur carrière dans des pays disposant de davantage de ressources scientifiques.
Cette mobilité n’est pas nécessairement négative. Les échanges internationaux permettent d’acquérir de nouvelles compétences, de développer des réseaux et de participer à des projets internationaux.
Le problème apparaît lorsque ces chercheurs ne disposent plus des conditions nécessaires pour revenir et travailler durablement dans leur pays d’origine.
Le continent peut alors financer indirectement une partie de la formation de scientifiques qui finiront par contribuer principalement à des systèmes scientifiques étrangers.
La question devient donc moins :
« Pourquoi les scientifiques africains partent-ils ? »
que :
« Que faut-il mettre en place pour leur donner envie et surtout leur permettre de revenir ? »
Une dépendance qui peut influencer les politiques publiques
La recherche scientifique ne sert pas uniquement à produire des articles.
Elle permet aussi d’éclairer les décisions publiques.
Lorsqu’un pays ne dispose pas de suffisamment de capacités nationales pour produire rapidement des données fiables sur une crise sanitaire, une épidémie, la sécurité alimentaire, le changement climatique ou les conséquences d’une politique économique, il doit davantage se tourner vers des sources extérieures.
Les connaissances produites ailleurs peuvent évidemment être utiles.
Mais aucune étude internationale ne peut remplacer complètement la compréhension fine d’un contexte local.
Les problèmes africains nécessitent des connaissances africaines, produites avec la participation des chercheurs et des institutions africaines.
Faut-il se méfier de la coopération internationale ?
Non.
La souveraineté scientifique ne signifie pas l’isolement.
La science est par nature internationale.
Les grandes avancées scientifiques résultent souvent de collaborations entre chercheurs, universités et institutions de plusieurs pays.
L’objectif ne devrait donc pas être de fermer les portes aux partenaires étrangers, mais de construire des partenariats plus équilibrés.
Une véritable coopération scientifique devrait permettre aux institutions africaines de renforcer progressivement leurs propres capacités.
Former un chercheur est utile.
Mais construire un laboratoire capable de poursuivre les recherches après la fin du financement l’est davantage.
Financer une étude est important.
Mais renforcer les capacités locales pour que les chercheurs puissent eux-mêmes concevoir, financer, analyser et publier les recherches futures est encore plus stratégique.
Passer du modèle « faire pour l’Afrique » au modèle « construire avec l’Afrique »
C’est probablement l’un des changements les plus importants à opérer.
Pendant longtemps, certaines approches du développement ont fonctionné selon une logique où des solutions étaient conçues à l’extérieur puis transférées vers les pays africains.
Dans le domaine scientifique, le défi consiste désormais à privilégier davantage la co-construction.
Les chercheurs africains ne devraient pas être uniquement considérés comme des collecteurs de données ou des bénéficiaires de programmes.
Ils doivent participer à toutes les étapes :
définition du problème → conception du projet → financement → collecte des données → analyse → publication → transfert des connaissances → innovation.
Cette approche permet non seulement d’améliorer la pertinence des recherches, mais aussi de renforcer durablement les capacités scientifiques locales.
L’Afrique doit-elle produire toutes ses propres technologies ?
La réponse est évidemment non.
Aucun continent ne produit seul toutes les technologies dont il a besoin.
L’objectif n’est pas l’autarcie scientifique.
Il s’agit plutôt de développer suffisamment de capacités locales pour pouvoir choisir, adapter, produire lorsque cela est pertinent et surtout comprendre les technologies utilisées.
Un pays n’a pas nécessairement besoin de fabriquer lui-même chaque microscope ou chaque ordinateur.
Mais il doit pouvoir disposer d’ingénieurs capables de les utiliser, de les entretenir, de les adapter et, lorsque cela est possible, de développer ses propres solutions.
La souveraineté ne signifie donc pas tout produire.
Elle signifie ne pas être incapable d’agir lorsque l’accès à une technologie ou à une expertise extérieure devient difficile.
Investir dans les chercheurs, mais aussi dans les institutions
Renforcer la science africaine ne consiste pas uniquement à multiplier les bourses d’études.
Il faut également construire des institutions capables de retenir et de faire progresser les talents.
Cela implique notamment :
- des financements nationaux plus importants pour la recherche ;
- des laboratoires correctement équipés ;
- des infrastructures numériques performantes ;
- un meilleur accès à la littérature scientifique ;
- des politiques favorisant la publication et la diffusion des résultats ;
- des carrières scientifiques attractives ;
- des programmes de retour et de réintégration pour les chercheurs de la diaspora ;
- des collaborations internationales plus équilibrées ;
- des mécanismes permettant de transformer les découvertes en innovations ;
- une meilleure connexion entre universités, centres de recherche, entreprises et pouvoirs publics.
Sans cet écosystème, former davantage de scientifiques risque de ne pas suffire.
Et si la véritable richesse de l’Afrique était sa capacité à produire ses propres connaissances ?
Le développement ne dépend pas uniquement des ressources naturelles.
Il dépend également de la capacité à comprendre son environnement, anticiper les risques, développer des technologies, améliorer les systèmes de santé, augmenter la productivité agricole, former des compétences et prendre des décisions fondées sur des données fiables.
Dans ce contexte, la science devient une infrastructure invisible du développement.
Une route permet de transporter des marchandises.
Un réseau électrique permet de faire fonctionner une industrie.
Mais un système scientifique solide permet à une société de comprendre ses problèmes et de créer elle-même de nouvelles solutions.
C’est pourquoi la dépendance scientifique devrait être considérée comme une question stratégique et non comme un simple problème universitaire.
Vers une souveraineté scientifique africaine
L’objectif ne devrait pas être de construire une science africaine coupée du reste du monde.
Il devrait être de construire une science africaine capable de dialoguer avec le monde sur un pied de plus en plus équilibré.
L’Afrique possède déjà une partie des ressources humaines nécessaires à cette transformation.
Ses jeunes chercheurs sont nombreux. Ses universités forment chaque année de nouvelles générations de scientifiques. Sa diaspora scientifique représente également un potentiel considérable.
Le défi consiste désormais à créer les conditions permettant à ces compétences de produire davantage de connaissances, de technologies et d’innovations sur le continent.
La question n’est donc pas seulement de savoir combien l’Afrique dépense pour la science.
Il faut aussi se demander combien elle perd lorsqu’elle ne peut pas produire elle-même les connaissances dont elle a besoin.
Car une dépendance scientifique prolongée peut avoir un coût silencieux : des solutions importées qui répondent imparfaitement aux réalités locales, des données analysées ailleurs, des innovations développées hors du continent et des chercheurs qui ne trouvent pas les conditions nécessaires pour transformer leurs compétences en impact local.
L’Afrique ne manque pas nécessairement de cerveaux. Elle manque encore trop souvent des systèmes capables de leur permettre de transformer leurs idées en connaissances, leurs connaissances en innovations et leurs innovations en développement.
La souveraineté scientifique ne sera donc pas construite en se coupant du monde.
Elle sera construite en développant la capacité de coopérer sans dépendre, d’apprendre sans simplement reproduire, et d’innover sans toujours attendre que la solution vienne d’ailleurs.
Parce qu’un continent qui produit ses propres connaissances possède déjà une partie essentielle du pouvoir de construire son propre avenir.